"Bien raconté. Bien écrit. J'ai sincèrement hâte de lire la suite. Ton livre doit absolument passer, arriver, si je peux dire, dans la langue française pour que les Marocains (et d'autres, bien sûr) puissent prendre connaissance de ces histoires fortes, dérangeantes, de cette réalité, l'homosexualité, qu'ils ne veulent pas voir. Un jour, je l'espère, ce livre arrivera aussi dans la langue arabe.
Chapitre 12. Un réfugié politique, version améliorée et espagnole
Un quai de gare. Un train à larrivée, en descend une mémé quasi hors dâge en tenue de plage . Seul un paréo dissimule quelque peu des formes aussi flétries que volumineuses. « Georges » dit-elle impatiamment « grouiile-toi, il peut partir dun moment à lautre ». Surgit sur le marche-pied un minus traînant plus quil ne porte une valise plombée. Lhomoncule se fait presque dégommer par la déferlante Famille Eléphant. Eux, sont des compatriotes de George et son épouse, probablement émules de Rabelais plutôt que de Racine. Ils sont six, tous porteurs dun short blanc, emballage minimum pour leurs nobles attributs, et exposent à ravir au chaud soleil espagnol de grands lots de viande palpitante. Seule laïeule a jugé plus sage de laisser le nombril couvert, le reste de la famille trois gosses et deux femmes de trente ans, pierçées de partout sont clairement davis que les vacances impliquent un certain degré dexhibitionnisme, quelque soit lindice de masse corporelle. George encore, lui, évite de justesse la crème glacée égarée par lenfant le plus jeune, mais pas pour autant le moins costaud du lot. Le cornet sécrase contre les portes automatiques, laissant une fine trace rosâtre sur les parois du train. Mince, Andy, fais gaffe quand même. La voix de maman Éléphant casse, elle pose ses bagages par terre et flanque une châtaigne au cadet. Bienvenue à Torremolinos, le coeur de béton de la fiesta espagnole. Le jour, le panorama se remplit des hordes de touristes allemands, hollandais et britanniques haletants, candidats au mélanome, achalandés par des commerces interchangeables qui vendent des lunettes de soleil à cinq euros et des chaussures modernes à prix donnés, ampoules incluses. La nuit, cest le Roi San Miguel qui y règne, ses grands prêtres accourus de toute lEurope, sont ces dj quasi infatigables grands initiés aux rites de la musique house.
Il est quelque peu surréaliste que le cri de détresse de Nanou me mène précisément à ce décor fellinien nappé de glace molle. Tout a commencé par un message dà peine trois lignes, caché parmi les nombreuses réactions virulentes publiées sur le site web emarrakech.info en 2004 à propos de larticle Homosexualité au Maroc. « Bonjour », écrivit-il, « je suis un des 43 homosexuels arrêtés pendant une simple fête danniversaire à Tétouan. Je suis étudiant de dernière année à luniversité, mais je me suis exilé à cause de mon homosexualité. Si vous voulez mappuyer, sil vous plaît écrivez-moi à ladresse suivante. Cest un scandale pour une société civilisée et pour moi cest une souffrance gigantesque. » Le beau gosse de 25 ans qui mattend en gare de Torremolinos, en lan 2007 na plus rien dun persécuté politique. Des lunettes PRADA rehaussent son t-shirt ajusté et son bermuda jaune citron. Nanou éteind son MP3 et tient à porter mes bagages. La première chose quil me demande, cest si je parle lespagnol. Lui par contre la appris en moins de six mois et prétend même en avoir oublié le français qui a été sa langue denseignement pendant toute sa jeunesse. Rien de mal à ça au contraire, mais ce quil veut inconsciemment révéler, cest que davoir voulu durant les trois années de son séjour espagnol se réinventer dans la langue de Cervantes. Cette nouvelle identité se manifeste tant par les chaînes de télévision numérique quil regarde et la musique latino quil écoute que par les repas quil me prépare dans son confortable studio. Le cadeau souvenir que je trouve sur ma valise le jour de mon départ en dit long aussi. Il moffre une poupée flamenco tellement kitsch après le énième repas de patatas bravas et autres tapas maison. Mais plus encore que son pseudo chauvinisme parfois tragi-comique, cest le rejet de son ancienne identité quexprime sa nouvelle ibérité. Il fréquente le moins possible les Nord-Africains. Du coiffeur homosexuel dOujda que nous rencontrons le lendemain dans une discothèque, il raconte que cet un homme croit en ses propres mensonges. Il a quarante ans et au Maroc sa femme et sa fille lattendent. Il leur rend visite environ quatre fois lan, et leur ramène autant de cadeaux que dhistoires sur les conditions de vie si difficiles dans un pays raciste comme lEspagne, question de contrer tant bien que mal leur désir, pour le moins latent, démigrer. « Imaginez-vous quelles arrivent ici pour découvrir quil traîne toutes les nuits dans une boîte, en espérant draguer lun ou lautre mec», plaisante Nanou. Auparavant, il mavait déjà parlé de ce ravissant garçon de Casablanca, qui habite avec le propriétaire espagnol de cinq bars et discothèques gays. « Chaque centime quon y dépense et Dieu sait quon en dépense dhabitude beaucoup peut être considéré comme de laide au développement du Maroc. Le petit sait remarquablement bien comment plumer lEspagnol. Au bled, il a déjà une maison à la côte, finance la formation de tous ses frères et soeurs et passe son temps à faire du shopping, à chatter sur internet et à regarder du porno gay à la maison. Mais apparemment le micheton ny voit aucun problème et déclare à tout qui veut lentendre que ce garçon de Casa est lamour de sa vie. Dégoutant, nest-ce pas? »
« La plupart des Marocains », dit-il, « rêvent dune vie de ce côté du Détroit de Gibraltar. Moi, ce nétait pas à ça que jaspirais. En plus, avant, javais beaucoup dargent, je disposais dun appartement spacieux à Tanger, je ne portais que des vêtements de marque, jorganisais de formidables fêtes et je prenais lavion pour les grands déplacements. Une fois, jai même loué un ryad à Marrakech pour un week-end entre amis. Cétaient des années folles, somptueuses. Jusquà ce quune mauvaise fête au mauvais endroit ait balayé tout cela. Vous savez, je ne connaissais même pas celui qui fêtait son anniversaire. » Tout à coup, Nanou se lève et se met à farfouiller sous lévier, il murmure quil va faire du nettoyage et se retranche dans sa chambre avec deux balais et un seau pendant une bonne demi-heure. « Ne me comprenez pas mal, » dit-il quand il réapparaît, « ce ne sera pas sans fierté que jaccéderai à la nationalité espagnole lannée prochaine, environ au moment où jespère obtenir mon diplôme de postgradué. » « Jy pensais récemment », ricane-t-il, « quand jai eu maille à partir avec une personne entre vingt et trente ans à la station dautobus. Lhomme me fixait déjà depuis une demi-heure, alors je lui ai demandé en espagnol sil y avait quelque chose qui nallait pas? Il me répond en darija quun sale zamel comme moi ferait mieux de baisser le ton. Ah bon, lui dis-je, voulez-vous donc que je vous emmène au bureau de police et que je dépose plainte contre vous? Ce sera plutôt vous qui resterez avec les policiers, et pas moi. Lhomme, perplexe, sen est allé tout de suite. » Nanou rit triomphalement et ajoute que les policiers espagnols sont dailleurs des hommes assez raisonnables, sans comparaison avec leurs collègues de lautre côté du détroit. Les souvenirs de Tétouan simposent un instant et lui assombrissent le visage. « Ma mère la toujours dit », se reprend-il rapidement, « depuis tout-petit, elle ma répété quil faut se méfier des Marocains. Et elle le sait, en tant que Tunisienne entre-temps divorçée de mon père qui travaille actuellement à Casa. » Nanou ne comprendra jamais pourquoi elle a quitté Tunis. La ville où il était tellement heureux jusquà ses dix ans, et où, des années plus tard, il tomba amoureux pour la première et seule fois dans sa jeune vie, restera gravée dans sa mémoire comme une oasis douverture, de distraction et de modernité. « Je me rends bien compte à quel point le régime tunisien est répressif, et je ne prétends nullement minimiser son impact, mais en même temps, cest un état séculier. Vous savez, si je devais choisir entre une nation où un impitoyable leader aux allures de big brother tient le bâton et une nation où lon observe une certaine démocratisation, mais où Dieu est Le Juge Suprême qui voit toujours tout, jaurais vite fait mon choix. Au moins, le tyran, lui, un jour il meurt. « Je me rappelle le choc vécu lors de mon arrivée à lécole à Rabat, peu après le déménagement de notre famille au Maroc. Le professeur nous obligeait à prier trois fois par jour en classe et ne prononçait pas une phrase sans mentionner lIslam et le Droit Chemin. » Cétait comme si le vol de Tunis Air était une sorte de machine à remonter le temps, qui avait ramené Nanou et sa famille de manière inopinée au Moyen Âge. La capitale marocaine ne plut guère à sa mère, et dès que linfirmière eut trouvé un emploi à lhôpital de Tanger, le déménagement suivant fut vite réglé. « Peut-être que cela a quelque chose à voir avec la mer, qui ma toujours fasciné, mais Tanger était la première ville du Maroc où jai commencé à me sentir peu à peu chez moi. On sy moquait moins de mon accent étranger et jy ai finalement rencontré pas mal de gars vraiment sympas, avec qui je faisais de longues promenades chaque week-end. » Mais, une fois de plus, la famille nétait pas venue pour rester. Ladolescence de Nanou prenait toujours plus lallure dun roadmovie. Après trois ans à Rabat et deux ans à Tanger, sa mère rompt avec son père. Elle exige le divorçe et déménage de nouveau, et à tout jamais, à Tunis emmenant ses enfants avec elle. « Elle a joué malin en convainquant mon père avec largument dun enseignement tunisien bien meilleur quau Maroc. Et voilà que de nouveau je me retrouvai à Tunis, où je tombai immédiatement éperdument amoureux dun de mes condisciples. » Nanou estime que Majid est le seul homme quil a jamais vraiment aimé. Officiellement, son ami devait laider dans ses révisions en vue du Bac. Cela lui fournissait un prétexte pour passer des jours entiers dans la chambre de Nanou. Plutôt dans le lit, bien entendu, que derrière le bureau. « Nous savions que nous navions pas de futur et quelques fois nous nous en préoccupions. Mais la plupart du temps nous nous noyions simplement dans nos corps et notre présence. En effet, que signifie plus tard, quand on na que seize ans? Mais tandis que les mois passaient, la peur dêtre découvert commençait à nous envahir. Imagine-toi que ta maman soctroie une demi-journée de congé imprévu, mavertissait Majid de plus en plus souvent, ou que lune de tes soeurs rentre de la fac plus tôt que dhabitude ? Le bonheur sincère, quasi enfantin que nous avions vécu dans ses premiers mois, avait peu à peu cédé la place à une tension inquiétante et accablante. Nous avions le sentiment dêtre enfermés dans un monde secret, monde qui serait inévitablement brisé en mille morceaux et probablement bien plus tôt quon ne le pensait. Nanou décide de retourner à Tanger après son Bac. Majid a raté lépreuve, son père lui a payé une formation de menuisier aluminium. « A un certain moment jai cru que la société était plus forte que lamour, et que notre seule option était de soublier lun lautre. Cest pourquoi je suis parti. Aujourdhui je trouve cela une mauvaise décision et je vous jure que je le ferais venir ici si je pouvais ; lannée prochaine peut être, quand jaurai obtenu la nationalité espagnole. Nanou soupire, il dit quen fait il ne sait pas encore. Il y a des jours où il se voit marié avec Majid, des jours où il simagine ce quils pourraient faire ensemble à Barcelone. Sil est vraiment aussi habile quil le prétend, il pourrait aussi bien gagner son pain ici plutôt quà Tunis? Mais, à dautres moments il pense à la copine allemande de Majid et aux nombreuses conversations téléphoniques désagréables qu'il a eu avec lui à ce sujet. A chaque fois un affreux sentiment sempare de lui. Il soupçonne son amour de voir en lui uniquement un visa pour lOccident. Cest une pensée insupportable que dhabitude il rejette tout de suite. Mais le doute est un sentiment tenace, auquel peu darguments résistent. Il hausse les épaules et se dirige de nouveau vers lévier. « Cest un chapitre clos, le passé ne revient jamais, nest-ce pas? » Un instant, sa bouche prend des traits tristes, mais tout de suite ce maître de lart de lévasion change de cap. Il commence à parler de la paella et de lami espagnol qui lui a appris à la préparer, aussi sa version de ce plat serait selon lui parmi les meilleures au monde. Echapper à Majid, dabord à limpossibilité de leur amour et ensuite à la crainte de sa trahison, voilà en quelque sorte le leitmotiv de la jeune vie de Nanou. Aujourdhui il se distrait avec des dissertations peu novatrices sur la gastronomie espagnole et des nuits entières dans les discothèques de Torremolinos ; jadis il séchappait à Tanger, quil transformait en une version mini et marocaine de la movida, sans être gêné par la supervision parentale. De fait cest ce qui sétait passé après un petit détour de trois mois quand même, trois mois très désagréables passés dans linternat de lécole de formation en gestion du tourisme à laquelle Nanou sétait inscrit. Avec les fils et filles de familles riches qui, eux, étant entrés à linstitut en faisant appel à leurs relatons, navaient pas de problèmes. Ils étaient eux-mêmes trop occupés à faire la fête pour sinquiéter de son comportement éventuellement blâmable. Ce qui linquiétait surtout, cétaient les regards des boursiers, paysans des lointains villages de montagne et enfants de ces bidonvilles où se répand si facilement lislamisme. Il savait quils savaient, ils le traitaient sans le moindre respect et Nanou avait peur quils ne lui fassent du mal dès quils en auraient loccasion. Il nen parlait pas avec sa mère. Au téléphone, il racontait quil maigrissait à vue doeil, que la nourriture nétait pas bouffable et quils devaient se coucher à neuf heures, comme dans un camp pénitentiaire. Nanou la convainquit quil ne pouvait étudier avec application que dans un petit studio à lui et sut persuader sa sur, qui entre-temps travaillait au Golf, de lui verser léquivalent de 300 euros par mois, en plus des 150 euros qui tombaient déjà de Tunis. Ainsi Nanou découvrit le Tanger tant vanté par des écrivains comme lAméricain Paul Bowles il y a un bon demi-siècle. Le professeur italien Vincenzo Patanè écrit dans Gay Life and Culture: a world history' que les Américains se battaient pendant les premières décennies du vingtième siècle pour faire la cour aux garçons locaux accompagné du bruit de largent qui changeait de propriétaire. Nanou découvrit que peu de choses avaient changé depuis. Peu après sêtre installé dans son petit studio, il rencontra pas mal dhommes européens, avec peu de temps, beaucoup dargent et surtout des sentiments profonds pour un beau jeune homme comme lui. Le premier était un journaliste-radio français qui lui achetait des vêtements chers et lui offrait des voyages, mais dont lobjectif final consistait à dominer son jeune amant à tout jamais. Cela a commencé par linterdiction de se rendre en discothèque ou de voir de vieux amis et ça sest terminé après avoir été enfermé dans une chambre pendant vingt-quatre heures. Nanou garde de meilleurs souvenirs de James, un Britannique installé à Gibraltar qui investissait largent de riches retraités britanniques. « Jétais son premier petit-ami, il était marié et père de deux enfants. Il avait une sorte de fascination étrange pour moi, il semblait quil ne pouvait rien me refuser. Il venait environ trois, maximum quatre fois par mois à Tanger. Il mapportait des cadeaux chers et me donnait de largent pour que je puisse mieux me concentrer sur mes études. Dabord 600 euro par mois, après 2000 et parfois même plus. Et en fait, il ne demandait rien en échange, on ne dormait même pas ensemble. » Environ deux semaines avant lexamen de fin détudes, deux condisciples homosexuels de Nanou linvitent à une fête danniversaire dans la proche ville de Tétouan, question de changer dair. Nanou se rappelle encore des vêtements quil avait achetés pour loccasion, « ils coûtaient léquivalent de 200 euros. » Après, dit-il, il ne les a plus jamais portés. Cétait lanniversaire de lami dun ami. Celui-ci avait invité quarante à cinquante personnes dans une salle exclusive sur la Place Alfadane, en face du palais royal de Tétouan. Les invités étaient arrivés vers trois heures de laprès-midi. Ils avaient reçu des boissons et sur toutes les tables se trouvaient de délicieux zakouski quils nont pas touchés. « Il devait être vers six heures et demi du soir. Nous étions en train de parler et découter le groupe de musiciens que lorganisateur de la soirée avait engagé, quand quelquun cria police secrète. La porte souvrit violemment et des dizaines de policiers entrèrent en trombe dans une grande démonstration de force. Devant lentrée se trouvaient quatre camionettes vides, prêtes pour le transport vers le bureau de police. Quand nous sommes sortis, on sest fait huer. Sales pédés, disaient les gens, infidèles à Dieu. Nanou devient nerveux, il arpente sa chambre et finit par sortir une bouteille de Coca Zero du réfrigérateur pour sinstaller ensuite derrière son ordinateur. Il me montre le site web de lorganisation des Droits de lHomme qui a relaté larrestation. Si vous voulez, vous pouvez le lire vous-même et après on peut aller faire une petite promenade, essaie-t-il. Il faut encore faire des courses. Je lis quaprès larrivée au bureau de police, les 43 prévenus furent soumis à un controle didentité serré. Au début, ajoute Nanou, la plupart étaient convaincus quil sagissait dune erreur. Et cest vrai quils navaient commis aucun acte punissable dans létablissement. Un garçon plaisantait même. Il passerait bien un temps derrière les barreaux, puisquil aurait alors la chance de dormir à côté de tous ces beaux détenus. Un autre disait quil ne pouvait absolument pas rester et quils ne pouvaient certes pas le toucher car il était marié et son épouse était particulièrement autoritaire et coléreuse. Un policier lui imposa rudement le silence. Lambiance tomba complètement quand ils durent enlever leurs montres et leurs chaussures et quils reçurent chacun un sac en plastique transparent dans lequel on mit leurs effets personnels. A la question du plaisantin de savoir combien de temps ils allaient devoir rester, ils ne reçurent pas de réponse. Un long silence étouffant tomba. Les jeunes hommes furent interrogés un par un. Ceux qui, comme Nanou, avouèrent tout de suite leur homosexualité ne furent pas battus. Seuls les soi-disant menteurs furent forcés à dire la vérité sous les coups. Ensuite ils furent soumis à un test sida. De lintimidation pure et dure, estime Nanou et il doute en avoir jamais le résultat Il hausse les épaules. Ce qui persiste le plus dans sa mémoire après ces trois jours et nuits sans sommeil, au pain et à leau derrière les barreaux, cest le sentiment dangoisse et de panique qui la envahi. Cétait comme sil se retrouvait dans un mauvais rêve. Plus jamais rien ne serait pareil. Toute sa vie était brisée. Pendant combien de temps seraient-ils détenus, de quoi étaient-ils accusés, et pire encore, que dirait sa mère si elle savait que son fils unique était en prison? Ces questions hantaient son esprit et lui nouaient lestomac en plus dun fort mal de tête. Il se sentait complètement épuisé et pensait à Tanger, à son studio et à son ancienne vie. Tout cela semblait se trouver sur une autre planète, inaccessible. Il songeait aussi au voyage en autobus, aux 57 kilomètres parcourus en toute naïvité et à la joyeuse atmosphère dans laquelle les deux amis étaient immergés. Ils avaient fait des projets de vacances, ils sétaient taquinés et ils avaient raconté des blagues. Ne se doutant de rien, ils étaient en route vers labattoir, tels des agneaux. Tout semblait tellement loin. Après 48 heures, les prévenus purent sen aller un par un. Ils nétaient pas officiellement mis en accusation, le commissaire dit que le suivi du dossier pouvait durer encore plusieurs semaines ou plusieurs mois. Nanou se rappelle comment il monta à bord du bus, comme un zombi. Il ne pensait plus quà une seule chose: fermer la porte de son studio derrière lui, être en sécurité chez lui à la maison, même si ce nétait que pour un bref moment. Le même jour encore, le téléphone sonna. Nanou na jamais su comment cet inconnu avait obtenu son numéro de téléphone. Un homme lui demanda si cétait vrai quil était lune des 43 personnes dont les journaux avaient parlé aujourdhui. Il se présenta comme Anas Jazouli, lhomme qui avait organisé en 2002 le concours Miss Maroc, un évènement qui lavait mis dans lembarras au point que finalement, il sétait enfui à Paris où il avait créé une organisation qui luttait pour un Maroc séculier. Jazouli demanda à Nanou sil était prêt à parler avec un journaliste. Il est important, dit-il, que le monde sache ce qui vous est arrivé. Il poursuivit en disant que tout cela lui faisait penser à laffaire du Queen Boat au Caire en 2001 et il espérait que ça ne finirait pas aussi mal dans leur cas. Les 52 du Caire, comme on avait fini par appeler les homosexuels détenus dans une discothèque sur le Nil en mai 2001, ont payé un prix bien élévé pour leur visite au Queen Boat. Après une campagne de diffamation de plusieurs mois dans les médias et après avoir souffert des mauvais traitements en prison, 21 dentre eux avaient été condamnés à trois ans de prison. Le reste a finalement été libéré. « Je lui suis toujours reconnaissant », dit Nanou, « il a su me convaincre de parler dans lanonymat à plusieurs journalistes. Cette attention ma protégé contre la colère de la directrice de mon école et ma finalement mené en Espagne. » Larrestation à Tétouan était horrible, affirme Nanou, mais lentretien avec la directrice, une semaine après, était en fait pire que larrestation. Il voit encore le bureau devant lui et il entend toujours ses mots mordants. A la question de savoir sil était effectivement homosexuel, Nanou avait répondu affirmativement. La femme vociférait : « navait il pas honte, il était pourtant un musulman et vivait dans un pays arabe - Non, Madame », dit Nanou, « puisque je ne dérange personne ». La réponse ne lui avait pas plu. Ecoute zamel, dit-elle, je ne veux pas de sidéens dans mon établissement, je ne veux pas que tu nous contamines. Va te prostituer ailleurs. Je vais tout faire pour te jeter de lécole. Et si jétais à ta place, je ne participerais pas à lexamen. Je te donne déjà un zéro, donc casse-toi. Nanou soupire et dit quil a parfois des cauchemars dans lesquels la directrice le retrouve en Espagne. Finalement, il a quand même participé à lexamen. Après la publication de plusieurs articles de presse en sa faveur, elle na apparemment pas osé le flanquer à la porte. Et voilà, il a malgré tout obtenu son diplôme, mais une chose était certaine: sa vie à Tanger était terminée. Il est alors parti à Tunis et a retrouvé sa mère. Lorganisation dont Jazouli avait promis quils lui téléphoneraient, a tenu parole. Colegas, qui lutte pour les droits des holebis, entre autres en Afrique du Nord et en Turquie, réussit à inviter Nanou à Madrid. Il y participerait soi-disant à une conférence, une bonne excuse pour obtenir un visa. Nanou dit quil a eu de la chance. Si Colegas sest intéressé à lui cest parce quil a dabord parlé aux journalistes alors que les autres invités à la fête nen avaient ni lenvie ni courage, et çà il peut le comprendre ! Peut être parce quils avaient moins de chance que lui. La plupart dentre eux vivaient avec leurs parents, parents qui avaient été mis au courant du problème de leur enfant par une visite de la police quils noublieraient jamais. Certains avaient menacé de les jeter à la rue, dautres lavaient effectivement fait. La mère dun garçon avait parlé de suicide et la plupart avaient eux-même au moins une fois songé à mettre fin à leurs jours. Nanou, lui, a su laisser sa famille dans lignorance ; jusquà présent ils ne savent rien. A sa mère il a dit quil allait chercher du travail en Espagne et elle était daccord. Gagne bien ton argent, mon fils, a-t-elle dit, et réalise tes rêves. Entre-temps elle lui a déjà rendu visite à Torremolinos. Pour accueillir sa mère, Nanou a dû en quelque sorte transformer son studio. Il a installé son bureau au milieu du living, avec de grandes piles de livre dessus. Ils sont sortis dîner, se sont promenés sur la plage et ont dégusté une glace à la nuit tombante. Et Nanou étudiait, il nécoutait plus toute la journée la chaîne de musique latino et ne passait plus des heures en tchattant avec des homosexuels de Tunis. Il évitait pour un temps les vingt boîtes et bars gays. Et quand maman est partie, il a poussé un grand soupir de soulagement. Il y a bien des choses quelle ne sait pas, linfirmière tunisienne. Si elle découvrait que son enfant était marié à un homme, elle exigerait quil la raccompagne à la maison. A ses yeux, mieux vaut être illégal que vendre son honneur. « Ah, elle ne comprend pas, elle ne sait pas comment cest de vivre sans papiers. Au début je trouvais cela très choquant aussi. Je me rappelle toujours que les amis de Colegas, qui mont logé pendant six mois dans une pièce de leur bureau de Madrid, mont répondu dun regard explicite lorsque je leur ai demandé ce que je devais faire maintenant que mon visa de touriste était périmé. Ils mont dit que les possibilités étaient limitées et que le plus facile serait peut-être de me trouver un homme qui voudrait du mariage. Tu réussiras certainement, ajoutèrent-ils en riant. » Avec le premier Espagnol qui tomba amoureux de lui, Nanou partit en voyage pendant quelques semaines. Cétait en quelque sorte une répétition générale pour ce qui allait suivre. Ils sont entre autres allés à Torremolinos, où le jeune homme a rencontré un Marocain qui, plus tard, lui rendrait un grand service. Avec cet homme, ça na rien donné, et avec le suivant non plus. Et cest alors que Manuel est apparu sur scène, son sauveur. Nanou montre une photo dun homme dune bonne trentaine dannées, pas mal du tout. Je nai jamais dormi avec lui, dit-il sans cacher sa fierté, mais il est fou de moi. Nanou et Manuel se sont mariés quelques semaines après leur première rencontre. Au moins pour la forme. Et ensuite Nanou a expliqué à son mari quil ne pouvait absolument pas rester à Madrid. Cest une ville trop bruyante, trop poussiéreuse, trop chaude en été. Il a prétexté avoir besoin de la mer, ce qui rendrait sa nostalgie pour Tanger plus supportable. Et lEspagnol amoureux, que pouvait-il faire? Il était rivé à son travail à Madrid et Nanou le savait très bien. « Il me rend visite de temps en temps », dit-il, « pour un jour ou deux. » Nanou sest ensuite mis en contact avec le Marocain de Torremolinos. Il lui a demandé sil pouvait loger un temps chez lui, en attendant de trouver un boulot et de pouvoir louer son propre appartement. Cet appartement. « Mon petit empire », comme Nanou lappelle, « le seul endroit au monde où je ne dois me justifier devant personne et où je ne dois rien à personne. Seulement quelques mètres carrés de liberté totale, mais pour moi cest largement suffisant. »
Ontluisterende Chinabeelden van fotograaf Koen Wessing
Koen Wessing
Reizen naar China en Tibet 30 augustus t/m 26 oktober Centraal Museum Utrecht
China is het afgelopen jaar vaak op indrukwekkende en soms schokkende manieren in het nieuws geweest; als vierde grootste economie van de wereld, als gastheer van de Olympische Spelen, als het door een zware aardbeving getroffen gebied en als onderdrukker van Tibet. De gewone burger en het dagelijkse leven blijven in dit soort reportages vaak onderbelicht. Het Centraal Museum opent op 30 augustus de fototentoonstelling Koen Wessing - Reizen naar China en Tibet waarin fotograaf Koen Wessing juist dié kant van de medaille laat zien. Zoals de Vlaamse journaliste en China-kenner Catherine Vuylsteke het in de begeleidende zaalteksten verwoordt: Koen Wessings China is dat van een met veel empathie geportretteerde Li met de pet.
Rafelige randen Koen Wessing reisde in 2006 en 2007 tweemaal voor enkele maanden naar China. De tentoonstelling Reizen naar China en Tibet laat een selectie van veertig fotos zien die tijdens die reizen zijn gemaakt. Wessing zocht de bevolkingsgroepen op die niet profiteren van de pijlsnelle modernisering, zoals in Tibet, de kolenstreek Datong of in Kashgar, het gebied waar van oudsher de Turks-islamitische Oeigoeren wonen. Maar ook zijn beelden van Shanghai, Peking en s werelds grootste metropool Chongqing tonen de rafelranden van de Chinese economie. Wessing richt zijn camera vooral op de minderbedeelde bevolking en vooral op de rurale migranten. Deze uit onderhand 170 miljoen mensen bestaande groep verricht in de steden vrijwel alle ongeschoolde arbeid, op de bouwerven, in hotels, warenhuizen en assemblagebedrijven.
Intrigerend leven De sinologe Catherine Vuylsteke die in de afgelopen twee decennia China haast jaarlijks bezocht, schreef de inhoudelijke toelichting bij de tentoonstelling. Haar zaalteksten bieden rijke achtergrondinformatie over de verschillende gebieden en het alledaagse leven van de Chinezen. Koen Wessings fotos in combinatie met deze bloemrijke teksten bieden een intrigerende kijk op de Chinese realiteit van vandaag. Koen Wessing Koen Wessing (Amsterdam 1942) geldt als één van de beste documentaire fotografen in Nederland. Vanaf 1962 werkte hij enige jaren als de assistent van Ed van der Elsken. In de jaren zestig en zeventig fotografeerde hij tal van politiek beladen gebeurtenissen, zoals de oproer in Parijs (mei 1968), de bezetting van het Maagdenhuis (1969), de gevolgen van coup in Chili (1973) en de Nieuwmarktrellen (1975). Gedurende de jaren tachtig fotografeerde hij regelmatig in het Verre Oosten, met name in China en Tibet. Wessing verwierf internationale bekendheid met zijn expressieve en empathische zwart-wit fotografie. Zijn fotos uit Chili en de serie over de aanslag op bisschop Romero in Nicaragua vonden over de hele wereld weerklank.